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L’ÉTUDIANT ET L’ÉTUDIANTE(1) À DISTANCE, QUI SONT-ILS?

Céline Lebel

J’entendais cette semaine, à la radio, quelqu’un dire que les voitures utilisées pour aller au travail sont occupées par 1,2 personne! Ça m’a rappelé des statistiques qu’on avait publiées à la Télé-université il y a quelques années, et qui nous avaient appris que l’étudiant télé-universitaire était une femme à 60 % et qu’il avait 1,7 enfant (ou quelque chose comme ça). Ça m’avait fait bien sourire, surtout le 0,7 enfant, car je me demandais où était le 0,3 manquant quand le 0,7 allait se coucher!

Il reste que la question de la représentation qu’on se fait des étudiants, en formation à distance, m’a toujours habitée. Quand nous préparons un cours, ou des activités d’apprentissage, ou des activités notées, à QUI nous adressons-nous?

Dans mon cas, en particulier, cette question me préoccupe depuis plusieurs années. J’en ai pour preuve une intervention faite en 1988 avec mon collègue Bernard Michaud, au Congrès de l’Association internationale de pédagogie universitaire. Voyez plutôt :

« Quand nous sommes à concevoir un cours, que savons-nous des étudiants potentiels dudit cours? Que savons-nous des raisons qui les amèneront à choisir l’enseignement à distance? En rigidifiant le contenu, en imposant nos choix aux étudiants, que cherchons-nous à préserver? Quel contrôle voulons-nous conserver? »

Autre question tirée du même texte :

« Avant de s’attarder au choix d’une technologie ou d’une autre, peut-on s’assurer que cette technologie sert non seulement le besoin de créativité et d’expérimentation du concepteur, mais aussi l’unité de la démarche d’apprentissage de l’étudiant? »

Force m’a été d’admettre qu’en 2005, je n’avais pas encore répondu de façon satisfaisante à ces questions…

Je suis donc « descendue » sur le terrain, et j’ai rencontré quelques collègues à qui j’ai posé LA question : « Quelle représentation vous faites-vous des étudiants à distance? Vous servez-vous de vous-même comme étalon de mesure? »

Les réponses ont été diversifiées, mais je pense qu’on peut en tirer quelque chose de révélateur. Voici un bref résumé de ces entretiens :

« L’étudiant est d’abord pour moi une personne; pas un numéro matricule, pas un dossier à régler, pas un client. C’est une personne qui est ou peut devenir autonome. Je dois lui laisser des choix – limités, il faut bien l’admettre – mais je ne lui impose rien. Par ailleurs, je lui donne tout ce dont elle (cette personne) a besoin pour prendre les décisions qui la concernent. De toute façon, cet étudiant est un adulte qui ne cesse de prendre des décisions dans sa propre vie, pourquoi serait-il donc incapable d’en prendre dans sa démarche d’apprentissage? Il est loin d’être dépourvu… »

« Je pars de moi pour évaluer mon travail, mais je pars aussi d’une représentation que je me fais des étudiants. Ce sont des personnes qui sont en train d’apprendre, qui ont entrepris une démarche, et je dois faire tout ce que je peux pour les aider, pour leur faciliter les choses. Non pas en diluant la matière, le contenu, mais en l’articulant de façon intelligente et accrocheuse. »

« Quand je fais la conception des cours, l’important pour moi, c’est la cohérence du contenu. Je me préoccupe peu de l’étudiant… »

« Même si j’ai une longue expérience de la formation à distance, je me sens en droit d’évaluer une démarche d’apprentissage à partir de moi. Par exemple, si je trouve un cours ou une activité « plate », il m’apparaît évident que les étudiants vont trouver ça « plate » eux aussi. Quand j’ai terminé la conception d’un cours, je me pose la question : est-ce que j’aimerais suivre ce cours-là? Si la réponse n’est pas évidente, je remets mon ouvrage sur le métier… »

Premier constat rassurant : les praticiens de la formation à distance sont préoccupés de la relation qu’ils établissent avec des « personnes ».

Deuxième constat, rassurant lui aussi : les étudiants à distance sont des personnes susceptibles d’être ou de devenir autonomes dans leur démarche. Donc, on peut déduire que les praticiens sentent un peu moins le besoin de TOUT contrôler! De toute façon, ils ne contrôleront jamais TOUT!

Et tant qu’à y être, j’ajouterais personnellement mon grain de sel pour dire que trop souvent, comme concepteur de cours, nous nous imaginons que « notre » cours va devenir le centre de l’univers de l’étudiant qui va s’y inscrire… FAUX! Ce cours va s’inscrire dans une foule d’autres activités de la vie quotidienne, et si l’étudiant y tient vraiment, il va lui trouver une place. C’est pourquoi je pense de mon devoir de le respecter en lui proposant un contenu cohérent, une démarche bien articulée, des activités justifiées, une souplesse relative, un espace où prendre des décisions en temps et lieu.

Mais j’aimerais quand même souligner que lorsqu’on assume la conception d’un cours à distance, c’est facile de donner l’image de quelqu’un qui agit par pur altruisme; le début de mon texte le prouve presque. L’altruisme consiste, selon Bertrand (2), « à agir en fonction du bien-être d’autrui sans que cela comporte de motivation égoïste ultérieure et sous-jacente. Le mot « altruisme » suggère une forme d’abnégation. Il indique qu’on donne préséance à l’intérêt des autres.

Au premier plan, il y a donc une attitude d’ouverture et d’attention, souvent de dévouement total. » À mon avis, ça aussi c’est faux. Le concepteur – ou la conceptrice – de cours à distance vit un mélange d’égoïsme et d’altruisme, en ce sens qu’il – ou elle (3) – va tenter de donner place à ses valeurs, à ses intérêts, à ses fantasmes même, emmitouflé du bel édredon que lui fournit la pédagogie et même la distance! Heureusement, Bertrand me confirme (4) que cette troisième voie existe bel et bien, et qu’elle est supportée par les principes suivants : « Premièrement, l’ouverture et l’éclatement de ses propres barrières; deuxièmement, le souci des autres; troisièmement, le plaisir de rendre service ». Ouf!

Je me souviens de mon étonnement, à la petite école, quand j’ai pris conscience que mes livres de classe avaient été écrits par des personnes! Mon plus grand souhait serait donc que les étudiants à distance ne tombent pas en bas de leur chaise en voyant des signatures dans les cours, mais qu’ils sentent, tout au long de leur apprentissage, la présence de pédagogues qui se remettent souvent en question, davantage préoccupés du bien-être et du confort de leurs futurs étudiants que du leur propre, parce qu’ils réapprennent, chaque fois, à marcher sur la corde raide de la remise en question.

(1) Dans la suite de ce texte, le masculin sera utilisé dans un but d’allègement.

(2) Bertrand, Yves, Le jardin intérieur, Montréal, Liber, 2004, p. 76.

(3) Entendons-nous pour « il », pour les besoins d’allègement du discours…

(4) Op. cit., p. 77


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