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Point de vue

Faites vous-mÊmes votre malheur

Céline Lebel

FAITES VOUS-MÊME VOTRE MALHEUR !

Le titre de cette chronique vous paraîtra, certes, un peu étrange. Mais, à ma défense, je vous avouerai qu’il n’est pas de moi, mais de Paul Watzlawick 1, du groupe de Palo Alto, qui a publié ce petit « pamphlet » en 1983. Comme sous-titre, Watzlawick suggérait « La situation est désespérée mais pas sérieuse » 2 . Dans cet ouvrage, l’auteur insistait sur le fait que nous n’avons besoin de personne pour être malheureux; c’est une situation de vie qui s’apprend, s’acquiert et se cultive assez facilement, selon lui.

Reportant ces affirmations à la situation de l’étudiante 3 adulte à distance, et étant moi-même un pur produit de l’éducation des adultes, j’ai pensé que le temps était venu de vous faire connaître quelques petits secrets, afin que votre cheminement académique soit aussi cahoteux, difficile, décourageant, déprimant que possible, afin que vous ne vous sentiez pas obligé de chercher hors de vous-même la cause de tous vos malheurs et de vos difficultés d’apprentissage.

D’abord, il est important que vous mettiez en doute votre capacité d’apprendre, surtout si vous avez dépassé l’âge vénérable de 50 ans. Vous pouvez lire des auteurs « dépassés » 4 , qui ont publié ce que l’on considère maintenant comme des aberrations dans les années 1920 ou 1930. Vous pouvez aussi écouter la réaction de vos prétendus amis et amies 5 qui, sûrement, vont tenter de vous détourner de votre projet : « Quoi ? à ton âge ? t’inscrire à des cours crédités, pire encore à un programme ? Mais es-tu tombée sur la tête ? Il y a bien d’autres choses intéressantes à faire dans la vie que de s’acharner à suivre des cours ? » (Je vous confie la tâche de compléter vous-même ce paragraphe, je vous considère aussi capables que moi…)

Dans un deuxième temps, puisque vous n’êtes plus à la petite école, que vos petites copines ne sont plus avec vous, vous n’avez donc aucun moyen de vous comparer. Imaginez-vous que vous êtes moins bonne que toutes les autres étudiantes de votre groupe; écoutez bien votre personne-tutrice 6 quand elle vous parlera, et dites-vous que si elle ne vous parle pas des autres, c’est pour ne pas vous décourager. Elles sont sûrement meilleures que vous… Encore une fois, vous êtes tout à fait capable de vous déprimer toute seule. Et puisqu’on y est, n’allez surtout pas appeler votre personne-tutrice si vous avez des difficultés : d’abord, elle vous identifiera comme une étudiante-problème, et ensuite, vous lui ferez la preuve que vous n’êtes pas capable de vous en sortir toute seule. Et comme Watzlawick vous le dirait : « Vous n’êtes pas bien quand votre situation est désespérée ? »

Ne vous organisez pas trop; ne prévoyez pas d’horaire pour faire vos travaux; lisez vos textes tard le soir avant de vous endormir : ou bien le texte vous tombera des mains et vous serez obligé d’en recommencer la lecture, ou bien vous ferez de l’insomnie, et vous entendrez dans votre tête le refrain lancinant mais crédible : «  Je ne comprends rien, je ne comprendrai jamais. »

Quand vous étudiez « de jour », placez-vous près d’une fenêtre. Vous pourrez ainsi jeter un coup d’œil à l’extérieur de temps en temps, et vous convaincre que vos amis et amies avaient probablement raison, qu’il y aurait de bien beaux endroits où aller se promener, de belles boutiques où aller fureter, de grandes librairies où … enfin… Laissez errer votre imagination, et si elle vous fait défaut, relisez le poème de Prévert intitulé "Page d’écriture" Ça vous rachèvera… presque. Si vous n’avez pas Prévert sous la main, envoyez-moi un petit courriel, il me fera plaisir de vous le faire suivre…

Et enfin, si tout cela ne suffit pas, et surtout si vous êtes inscrite à un cours en ligne, allez vous procurer le texte de Tait 7, cité par Deschênes et Maltais dans leur dernier ouvrage 8. Ce « monsieur » Tait y « souligne que (…) le genre peut constituer une limite à l’utilisation de l’informatique chez les femmes ».

Si, malgré tous ces honorables conseils, vous réussissez quand même non seulement à commencer mais à terminer votre formation à distance, dites-vous que vous n’aurez pas fait mentir le vieux dicton qui veut que l’apprentissage soit fait de 2% d’inspiration et de 98% de transpiration. Mais, foi de Céline Lebel, laissez-moi vous dire que vous l’aurez bien cherché !

 

Céline Lebel

 

Références

1. Watzlawick, Paul, 1984, Faites vous-même votre malheur, Éditions du Seuil (pour la traduction française)

2. En anglais : The Situation is Hopeless but not Serious.

3. Vous comprendrez que j’utilise le féminin pour alléger ce texte qui se veut lui-même léger. J’ai rencontré Benoîte Groult dernièrement.

4. Peu de femmes ont écrit sur le sujet…

5. Le féminin s’applique partout, je vous le rappelle ! Quoique ici, je me sente obligée d’ajouter « quelques amis » aussi. Et voulez-vous bien me dire pourquoi LE féminin est masculin ?

6.J’ai toujours détesté cette appellation « personne-tutrice », mais je dois avouer qu’ici, elle sert la féminisation des titres !

7. Tait, A., 2000, Planning student support for open and distance learning, Open Learning, 15 (3), pp.287-299

8. Deschênes, André-Jacques et Maltais, Martin, 2006, Formation à distance et accessibilité, Téluq, p. 69.

 


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